Roark

  • 5 JANVIER 2021
  • WORDS BY JERRY RICCIOTTI
  • PHOTOS BY JERRY RICCIOTTI

Le Dilemme de Denali

Par Jerry Ricciotti

Depuis l'avion, on pouvait sentir la fumée des feux de forêt même à 10 000 pieds. Les forêts autour de la Californie et du nord-ouest du Pacifique brûlaient et formaient une brume orange à l'extérieur du hublot de la cabine. Dans cette scène apocalyptique devenue trop courante ces jours-ci, nous avons ressenti une pointe de regret d'avoir pris l'avion pour l'Alaska afin de nous faire plaisir dans un endroit plus éloigné de certaines des catastrophes actuelles.


Les options internationales n'étant plus possibles en raison de la pandémie, il a été facile de convaincre mes amis de venir en Alaska pour des vacances multisports de seize jours.

La pandémie a semblé aiguiser notre appréciation du fait qu'à tout moment les choses pouvaient changer. Quelques jours à peine avant le voyage, une tempête a frappé Salt Lake avec des vents de plus de 130 km/h, abattant des centaines d'arbres, détruisant des voitures et endommageant grand nombre de lignes électriques. Pendant trois jours, nous n'avons pas eu d'électricité. Il a fait bien plus froid que de saison, et je préparais du café sur un réchaud au propane tout en faisant mes bagages dans le noir à la lampe frontale, et en dormant dans mon sac de couchage dans la maison glaciale. Bonne préparation pour ce qui allait arriver.

Également confronté à la tempête de l'Utah et faisant ses valises pour le voyage, Trevor est un Utahain pur souche qui ne réfléchira pas deux fois à faire douze heures de route juste pour aller surfer sur la Côte Est. L'Alaska a été écrite pour lui. Avant notre départ, il était tombé sur cette citation de John Muir : "Vous ne devriez jamais aller en Alaska pendant votre jeunesse, car vous ne serez plus jamais satisfait d'aucun autre endroit tant que vous vivrez." Si Trevor était parti en Alaska quand il était jeune, je suis persuadé qu’il ne serait jamais revenu. Heureusement pour tous ceux qui le connaissent, il n’a pas encore visité l’Alaska et ce serait son premier voyage. Dave nous a rejoints à l'aéroport. Dave fait le même métier que moi et adore la pêche et le surf. La plupart des choses pour lesquelles vous payez quelqu'un, Dave le fait lui-même. C’est un grand gaillard gentil qui prend votre appel à chaque fois, généralement dès la première sonnerie. Nous avions tous senti la fumée à notre arrivée à Seattle et craignions qu'avec le ciel nucléaire dans lequel baignait l'aéroport, nos vols ne soient annulés. Nous avons ressenti un mélange de culpabilité et de soulagement en montant à bord. Pendant le vol vers Anchorage, le capitaine a annoncé :

"Sur le côté droit de la fenêtre se trouve la meilleure vue de la chaîne Alaska-Canada que j'ai vue depuis vingt ans."

L'arrivée à Anchorage a été un choc : un trop grand nombre de personnes y dorment dans la rue. Les Autochones des Premières Nations d’Alaska sont malheureusement représentés de manière disproportionnée dans la population des sans-abri de la ville. Eux, les propriétaires légitimes de ce pays, eux qui sont l'âme véritable de ces contrées dans lesquelles nous venons passer deux semaines de vacances et d'aventures, ils n'ont même pas de toit. Avoir l'opportunité de choisir vos propres expériences afin de profiter de la vie ne vous convient plus si bien lorsque vous réalisez que vous êtes finalement chanceux de votre sort qui vous permet de conduire vers le sud d'Anchorage dans un pick-up de location, laissant derrière vous tant de laideur, de brutalité et d'injustice. Cet après-midi là, au Turnagain Arm, nous avons sorti nos packrafts, et au milieu des vagues écumeuses nous avons subi la puissance de la fameuse marée montante locale, la "Bore Tide". Nous avons passé une heure à admirer les glaciers et les montagnes qui nous entouraient. Nous avons ri de nous-mêmes, malins que nous étions d'avoir planifier un voyage de pêche-surf-vélo-rafting ici parce qu'avec tous ces sports, vous n'avez pas vraiment besoin de beau temps. Nous serions heureux s'il pleuvait tous les jours, avons-nous déclaré, croisant secrètement les doigts en espérant de bonnes conditions malgré tout.

Alors que nous descendions vers l'endroit où les rivières Russian et Kenai se rencontrent, un pêcheur a attiré notre attention. "Ours", murmura-t-il en faisant un geste du bras gauche vers la Kenai. Deux grizzlies étaient assis dans l'eau et pêchaient des saumons.

Tous ceux que vous rencontrez en Alaska ont leur propre théorie sur les ours. Certaines personnes disent que si vous avez une bonne aura et un bon karma, tout ira bien. "Je viens de mettre de l'amour dans l'univers et les ours peuvent le sentir, donc ils me laissent traquille", nous a déclaré un surfeur de la Bore Tide trempé au patchouli.

Doug, un résident du camping, se tenait sur le parking en train de fumer son cigare quand nous l'avons vu : plus de soixante-dix ans, une longue barbe blanche, mâchouillant son cigare, un pistolet semi-automatique Glock attaché à sa poitrine avec des bobines de ruban Tippet suspendues à son cou. Nous avons hurlé après les ours, comme des petits garçons apeurés, avec nos mains rivées sur nos sprays anti-ours. Il est alors venu en courant vers nous, a sorti le cigare de sa bouche et s'est rué sur Trevor en criant : "Dans quelle direction le vent souffle-t-il ?!". "Pulvérisez un coup de spray et vous le saurez !'' insinuant que nous ferions beaucoup plus de mal à nous-mêmes qu'à un ours avec notre spray au poivre : sa subtile suggestion était en fait que dans son esprit les armes à feu sont le seul moyen de dissuasion face aux ours. "Je sais toujours dans quelle direction le vent souffle parce que je fume des cigares", dit-il de derrière le bout de son havane.

Les deux premières nuits, nous avons campé à Girdwood, sur la terre d’un ami. Ce dernier, au matin du troisième jour, nous a préparé le petit-déjeuner avec ce qu'il avait dans sa camionnette : pommes de terre, oeufs brouillés et quatre tasses de café chacun. Puis nous lui avons laissé nos vélos de montagne, nos packrafts et notre matériel de camping et nous sommes partis vers Seward pour rejoindre le bateau Milo. Nous avons envoyé nos derniers textos à nos proches alors que le bateau quittait Resurrection Bay au coucher du soleil pour une traversée de cinq jours dans le Golfe d'Alaska.

Dans les cafés aux accents d'or à travers toute l'Amérique, les jeunes hommes aux cheveux soigneusement ébouriffés et vêtus de vêtements de travail à la mode rêvent de se faire une vie qui ait un lien avec nos ancêtres. Mal à l'aise avec la vie que nous vivons et ressentant peut-être nos privilèges trop faciles, la vie pratique que nous avons est parfois troublante. Nous sommes privilégiés au delà de toute mesure, et en tant que réalisateur de documentaires de la classe moyenne blanche, je trouve cela impossible à ignorer.

Le capitaine Mike est le type que nous voulons tous être, nous les poseurs occidentaux en chemise. À lui seul il représente l'homme robuste vivant au bout du monde et il est à peu près tout ce que nous ne sommes pas. Il a monté une entreprise prospère de poisson à Homer et a transformé un vieux rafiot de pêche commerciale, le Milo, en bateau de surf.

L'homme n'a que le surf en tête et quand il ne porte pas de combinaison, il porte un pantalon de pyjama bariolé en flanelle et des pantoufles presque tout le reste de la journée. À une époque où tout le monde semble vouloir s'habiller comme des ouvriers pour avoir l'air d'être des gars robustes, Mike est LE VRAI GARS, réparant des parties du bateau, naviguant toute la nuit, explorant les vagues de l'Alaska habillé comme un étudiant sorti d'un dortoir de fac, alors que nous enfilons des bottes XtraTuf pour jouer à nous déguiser comme des explorateurs de l'extrême pendant une semaine.

À mi-chemin de Yakutat, nous avons navigué jusqu'à l'île Kayak où nous avons pagayé sur les rivages au pied d'un phare abandonné. Une meute de phoques jouait et venait se montrer à seulement 15 mètres de nous. Un avion de brousse est descendu des nuages ​​pour faire le tour du phare à 30 mètres au dessus du sol. Certains des anciens gardiens du phare sont devenus fous ici ; l'un d'eux est même parti en mer à la rame, et n'est jamais revenu.

Dans la baie de Yakutat, nous avons navigué le long du Mont Saint-Élie. Cette montagne culmine à 5488 mètres d'altitude et est le plus haut relief vertical en bord de mer du monde : le Mont Saint-Élie est la plus grande chose que nous verrons de toutes nos vies.

Trevor a pêché au jig son premier poisson, un flétan du Pacifique, pendant que nous tournions au ralenti au dessus d'un mont sous-marin en plein océan. J'ai regardé Dave montrer à Trevor comment fileter un poisson pour la première fois. En observant Trevor apprendre, dans sa combinaison, sous les lumières du pont du Milo, j'ai réalisé que c'était comme ça que les hommes se rendaient vulnérables les uns aux autres. Quand on oublie notre ego, quand on admet qu'on ne sait pas comment faire quelque chose, on devient plus malléable. Trevor regardait et posait des questions pendant que Dave coupait le poisson.

Dans l'océan lors de notre première session de surf, je n'ai ressenti aucune conscience de moi, chose qui m'empoisonne habituellement. L'eau avait à peine un goût salé. Il faisait étonnamment chaud dans ma combinaison ; l'eau se réchauffait grace la chaleur corporelle et le rinçage occasionnel d'eau froide était accueilli et tempéré par l'eau plus ancienne mijotée par mon corps. Le néoprène de la capuche de ma combinaison était collé contre mes oreilles, étouffant chaque son. Quand je parlais, je devais élever la voix pour pouvoir m'entendre. J'ai ramé dur pour une vague, pointant vers le bas la ligne pendant que je pagayais comme Dave me l'avais dit. J'ai attrapé la vague, suis monté maladroitement sur ma planche, et me suis senti propulsé par la force ouverte de la vague que j'ai surfée tant bien que mal pendant un court instant. Une des rares fois de ma vie où je n'ai pas senti sur moi les regards brûlants de jugement de toute la line up, alors que je retournais en pagayant : j'étais avec des amis en Alaska avec personne d'autre, et il y avait beaucoup de vagues, à prendre comme à perdre.

J'ai ramé pour la deuxième vague d'une série devant Dave, plongé ma planche et me suis traîné dans le tube. Une douzaine de vagues tout aussi grosses m'ont martelé les unes après les autres à tel point que j'ai laissé ma stupide planche de mousse bleue se faire emporter derrière moi, me faisant oublier mon expérience et ma technique, malgré mes efforts pathétiques pour économiser de l'énergie. L'eau a inondé ma combinaison et m'a glacé la colonne vertébrale, je ne pouvais plus attraper mon leash avec mes mitaines surdimensionnées, ma capuche m'a rendu claustrophobe, limitant ma vision et émoussant les sons des vagues, des hululements et de ma propre respiration semi-paniquée. Pendant un moment, j'ai détesté surfer, de tout mon cœur.

Les gouttes de pluie ont commencé à rebondir sur la surface grise et à glisser comme des boules de mercure avant de rompre la surface de l'océan pour finalement y entrer et le nourrir. Les perles de pluie sont fascinantes, je me suis surpris à les regarder et à penser aux milliers de fois où j'avais assisté à ce spectacle sans en garder le moindre souvenir. Nous avons marché à travers des rochers lisses, camouflés par des millions de petites palourdes qui s'accrochaient à leurs maisons alors que la marée descendait. De retour sur le bateau, nous avons cuisiné le flétan de Trevor pour le dîner, façon fish and chips.

Nous sommes retournés à Anchorage, échangeant nos planches de surf contre des vélos de montagne, emballant nos vêtements les plus chauds et nos aliments déshydratés. Dave étant parti après notre voyage en bateau, seulement Trevor et moi-même repartions.

Le premier jour, nous avons rencontré deux femmes, Riesing et Taylor, qui randonnaient sur le sentier, et elles ont campé près de nous la nuit. Riesing a réussi à faire un feu sous la pluie avec du bois humide. Elle nous a montré comment elle arrivait à faire du feu dans la neige, technique qu'elle avait apprise en travaillant avec des chiens de traîneau sur l'Iditarod. Taylor nous a donné une partie du saumon séché qu'elle avait attrapé, fileté et séché elle-même. Elle a dit que c'était sa monnaie ici en Alaska : c'était avec ça qu'elle avait payé les gens qui l'avait prise en auto-stop.

J'ai pensé à toutes les fois où j'avais dit au capitaine que j'avais déjà navigué en Antarctique auparavant, et au pêcheur que j'avais déjà pêché à côté d'ours auparavant. Pourtant, avec ces femmes, j'ai abandonné mon ego et c'était une sensation rafraîchissante de simplement écouter et poser des questions. Mes chaussettes, qui étaient trempées d'être tombé dans la rivière plus tôt, séchaient grace à leur feu. Nous n’aurions pas du tout eu les mêmes conversations avec deux hommes que nous aurions rencontrés sur la piste : nous nous serions tous cantonnés à jouer les gros bras. J'aurais dû garder un œil sur mes chaussettes, l'une d'elles a fini un peu brûlée, avec un trou.

Les paysages ont commencé à changer, se transformant peu à peu de forêt d'épinettes et de bouleaux en des arbustes bas et des broussailles, avec juste quelques grappes de conifères. En faisant du vélo dans un environnement plus dense, on sentait qu'à tout moment pouvait surgir un ours, qui rejoindrait la rivière pour aller y pêcher. Ayant refusé la suggestion de Doug d’acheter une arme à feu pour notre cyclo-randonnée, notre méthode pour parcourir le pays des ours à vélo a été de crier des compliments dans la forêt devant nous. "Barrez-vous d'ici, vous les superbes putains d'ours ! J’espère que vous mangez beaucoup de saumons aujourd’hui !" Nous avons ainsi gardé avec gentillesse les ours à distance et avons aussi pratiqué à haute voix nos numéros en Espagnol pour que les ours les entendent. À la fin de la randonnée de 3 jours, nous avons échangé nos vélos contre des packrafts et des cannes à mouche.

Deux ours ont traversé la rivière à la nage tout près de l'endroit où nous avons mis nos packrafts à l'eau.

Nous avons pagayé sur des petites rivières pleines de saumons. Nous avons filtré l'eau du courant pour la boire, et avons pêché des saumons pour manger et du bois flottant pour le feu. Des aigles à tête blanche volaient au dessus de nos têtes et nous nous arrêtions sur le bord de la rivière pour faire du café ou attendre la fin de la pluie sous notre bâche.

Lors de notre troisième et dernier jour sur la rivière, nous avons été à cours de propane. Nous avons épluché une bûche encore verte que nous avions pourtant brûlé la nuit précédente pour en récupérer l'écorce couverte de sève. Nous avons réussi à faire un bon feu et j'ai pu sécher la manche droite de tous mes vêtements, trempée d'avoir pêché à la mouche ce matin là. Mes mains étaient coupées par la ligne de la canne à pêche. Quelques vieilles piqûres d'insectes étaient devenues des plaies semi-ouvertes dans mon cou. Nous avons roulé quelques joints détrempés, et la saleté nageait dans notre café, ayant utilisé des bouts de bois pour remuer. Tout notre campement sentait le saumon pourri, mais pas d'une manière complètement désagréable.

Pour ce dernier jour, vous pouvez vous sentir lentement à l'aise d'être mal à l'aise, en repensant à la première nuit sur le Milo avec un lit chaud et un oreiller, et alors vraiment profiter pleinement de notre campement puant le vieux poisson et les excréments d'ours. Nous nous sommes félicités d'avoir parfaitement planifié ce voyage, en ne l'ayant justement pas vraiment trop planifié du tout.

Nous avons essoré et plié notre bâche pour la dernière fois. En revenant vers Anchorage, nous avons vu les premières poussières de neige sur les montagnes, commençant à recouvrir en blanc les feuillages or et orange, comme pour nous dire : "Si vous pensiez que c'était cool, attendez de voir l'hiver." Si vous déménagez dans le Wyoming, on dit que vous ne pouvez pas vous appeler un local ou porter des bottes de cow-boy jusqu'à ce que vous y soyiez installés depuis au moins une décennie, (je ne suis pas sûr que ce soit jamais acceptable de porter un chapeau de cow-boy, mais à vrai dire ce n'est vraiment pas pour moi) mais en Alaska, nous avons entendu dire que la seule chose sur laquelle on vous juge, c'est de savoir si vous avez passé un hiver là-bas ou non... Un excellent rappel pour nous dire jusqu'où nous devons aller : toujours plus loin.

THE "WOLF"

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À VÉLO DANS UN ENVIRONNEMENT DENSE ET INFESTÉ D'OURS.

"VOUS NE DEVRIEZ JAMAIS ALLER EN ALASKA PENDANT VOTRE JEUNESSE CAR VOUS NE SEREZ PLUS JAMAIS SATISFAIT D'AUCUN AUTRE ENDROIT TANT QUE VOUS VIVREZ."


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