Roark

L'ARCHIPEL OUBLIÉ

UN FILM DE BEN WEILAND. UN RÉCIT DE NATE ZOLLER

 

Les petits riens sont importants. Observer l'air chaud sortir en voletant de votre bouche avant que le soleil ne rejoigne les montagnes à l'est. Le givre éclatant sur le sol. Le faucon posé sur le poteau de la barrière. Le silence pesant juste avant que la porte grinçante ne s'ouvre. Le radiateur qui se met à vibrer alors que le Defender cahote quatre fois en passant sur des arbustes arctiques. Les conversations avec de nouveaux amis pendant que le chauffage est en surrégime à cause des fenêtres fissurées. Parler avec quelqu'un qui n'a jamais surfé, alors qu'il possède une île et ne sait même pas nager.
 
 
Cet endroit est par définition risqué. Les cartes locales indiquent les innombrables épaves gisant au fond du littoral de ces îles, le recouvrant ainsi presque en totalité. Le vent d'ouest soufflant des Quarantièmes Rugissants y rencontre le non moins tumultueux vent des Cinquantièmes Hurlants : c'est la mer la plus vicieuse au monde. Et c'est exactement là que nous allons, équipés de la tête aux pieds, vers un groupe d'îles situé en plein milieu de tout ça. Nous entrons dans cette zone avec cet enfoiré de vent qui a ôté la vie à de trop nombreux marins pendant des siècles.
 
 
Vu du ciel, les îles s'entremêlent en une série de criques et de voies navigables, où se côtoient brun profond et bleu foncé. La Californie centrale rencontre l'Islande sur Mars. Nous sortons de l'avion pour rejoindre à pied la base des Forces britanniques de l'Atlantique Sud, dans la clarté d'un soleil glacial et sous un vent hivernal gelé. En scannant mes documents, la douanière sourit et dit : "Oh, vous êtes le groupe de surfeurs ; j'ai entendu parler de vous". Puis elle me tend une brochure et la première chose que je lis est : "Il reste encore des champs de mines sur les îles". Clairement, ce serait une aventure de surf comme aucun d'entre nous n'en avait jamais vécue.
 
 
Nous cinq, Parker Coffin, L.J. O'Leary, Ben Weiland, Dylan Gordon et moi-même, sommes déposés, après une heure de bus depuis l'aéroport, à notre chambre d'hôtes située à côté du cimetière surplombant le port. Traînant nos sacs de surfs dans l'allée, nous trouvons notre hôte Arlette qui nous attend à la porte d'entrée et nous accueille avec des biscuits au sucre fraîchement sortis du four. Je regarde Ben : il rayonne. Neuf ans qu'il fait des recherches sur cette terre lointaine et il est y enfin, en chair et en os.
 
 
Le soleil commençant à se coucher, nous décidons d'aller au pub boire une bière et manger quelque chose de chaud ; nous y rencontrons Sean Moffit, l'homme qui a publié en ligne des années auparavant, et donc la personne responsable de ce voyage. Sean est avant tout un pro de vélo enduro, mais c'est aussi un surfeur intrépide. Lui et son frère sont les deux seuls surfeurs locaux de l'île, mais ils sont également très occupés par leur magasin de bricolage. Au lieu de nous accompagner le lendemain pour nous guider comme prévu, il nous sort une carte imprimée des îles et nous indique les endroits qu'il connaît, ce qui, en dehors des quelques spots locaux classiques, est vraiment peu. N'en sachant pas assez, nous insistons et lui posons des questions de base. Finalement nous décidons d'un plan pour nous lever le lendemain bien avant l'aube : ainsi, lorsque le soleil se lèvera à 8h30, nous serons déjà en route vers l'inconnu. Personne n'a jamais surfé là où nous irons, pas même les Argentins.
 
 
Nous ne nous en doutions pas pendant ces premiers jours, mais il allait nous falloir dix-neuf jours d'efforts continus pour arriver à découvrir le surf que nous voulions trouver. Entre le vent tourbillonnant dans toutes les directions et les tempêtes se succédant sans arrêt, parvenir à la bonne plage au bon moment est très compliqué, et nous avons souvent raté les bonnes occasions de surfer. Les clés d'une ferme nous ont conduits à une plage habitée par une colonie de pingouins, ce qui nous a permis de flairer une accalmie sur la côte quelques kilomètres plus bas. Une session en ces lieux est tout ce dont vous avez besoin pour comprendre ce que la marée, le vent et la houle peuvent réellement provoquer. Nous avons passé la majorité de notre voyage à définir les potentielles options raisonnables et, pour finir, nous reviendrions pour surfer cette vague comme elle le mérite.
 
 
L'archipel est composé de 778 îles, ce qui signifie qu'il y a suffisamment de côtes pour réaliser de nombreux jours de surf parfaits. Nous avons eu la chance de rencontrer par hasard un éleveur de moutons local qui nous a emmenés sur son île privée au large de la côte. À notre arrivée, nous nous sommes rendus compte que jamais aucun d'entre nous n'avait été dans un endroit aussi reculé et isolé. Et selon la carte, la houle s'abat directement sur la côte de l'île, qui s'étend sur plus de 12 km, avec de nouveaux spots de surf n'attendant que d’être cueillis comme des fruits mûrs en saison. Après une journée complète de conduite hors route sur l'île avec pas grand-chose à voir, nous sommes tombés sur un spot avec de parfaites vagues gauches et droites. Parker court et est le premier à l'eau, mais fait un tonneau lors de sa première vague. Je le suis peu de temps après et j'en fais un aussi, LJ le suivant. Ici, l’eau est à +5°C et l’air autour de -1°C, avec un vent infernal et glacial venant de l’Antarctique. Finalement, nous réussissons à rider tous les trois des wedge-barrels vraiment funs, pendant trois heures. À mi-session, un grain arrive du large et provoque un magnifique triple arc-en-ciel, nous laissant tous les trois dans un état d'extase d'aventure de surf. Toutes ces longues heures de voyage et de fatigue, associées au froid extrême, s'évanouissent dans une puissante euphorie naturelle. Parce que nous sommes là, cartographiant et surfant l’inconnu, retournant les pierres des archipels oubliés.
 

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